« Pour mon ami O’Conor, un homme de Samoa. P. Gauguin, 1894 »

LES PREMIÈRES ANNÉES, PONT-AVEN

Roderic O’Conor naît le 17 octobre 1860 au sein d’une des plus anciennes et puissantes familles d’Irlande. Dès 1879, il étudie l’art, se distinguant consécutivement à la Dublin Metropolitan School of Art, à la Royal Hibernian Academy et à l’Académie Royale des Beaux-Arts d’Anvers. À Paris, en 1886, il est l’élève de Carolus-Duran.

En 1889, il va à Grez-sur-Loing, alors colonie d’artistes, et s’y familiarise avec l’impressionnisme.

Lorsqu’il arrive à Pont-Aven en 1891, Paul Gauguin est à Tahiti. Il est enthousiasmé par des toiles de Van Gogh que lui montre Émile Bernard. Ensuite, il développe sa technique dite “zébriste”, comme dans Garçon breton de profil. Dès mars 1893, il se perfectionne en gravure avec son ami Armand Seguin.

À la mort de son père le 14 octobre 1893, il se rend en Irlande et hérite d’un domaine considérable.

GAUGUIN ET O’CONOR

En 1894, il rencontre Gauguin, dont il devient un très grand ami. Il est présent lors du tragique incident à Concarneau le 25 mai, dont les conséquences seront si dommageables à Gauguin.

Celui-ci, qui veut retourner à Tahiti, écrit à un ami : « je repars pour l’Océanie, cette fois-ci avec deux camarades d’ici, Seguin et un Irlandais.» De plus, il lui dédicace un monotype à l’aquarelle (L’Angélus en Bretagne): « for my friend O Conor one man of Samoa P Gauguin 1894 ».

Le 18 février 1895, à la vente aux enchères destinée à obtenir des fonds pour le voyage de Gauguin à Tahiti, O’Conor achète, pour aider son ami, une version de I raro te oviri (Sous les pandanus) et Te Nave Nave Fenua (Terre délicieuse).

Le départ définitif de Gauguin en 1895 l’affecte. Jusque janvier 1899, il mène une vie calme à Rochefort-en-Terre, y peignant des œuvres de qualité. 1903 marque pour lui la fin d’une époque, avec la mort de Gauguin et de Seguin.

PARIS

De 1904 à 1933, il vit à Montparnasse dans un atelier décrit par d’aucuns comme un taudis donnant une impression de grande pauvreté, et ce malgré sa richesse.

Il fréquente un cercle anglo-américain d’artistes et écrivains qui se réunit pour parler d’art, mais, vu ses opinions tranchées, il se fait quelques ennemis, comme William Somerset Maugham.

L’intensité de son amitié avec Gauguin est célèbre. Dans Hommage à Gauguin, de Pierre Girieud (1906), il est représenté assis non loin de lui dans une configuration évoquant la Dernière Cène avec le Christ et ses disciples.

VOYAGES ET GLOIRE POSTHUME

Puis il voyage en Italie (1910), à Madrid (1912) et à Cassis (1913). Guillaume Apollinaire le mentionne comme un bon peintre de la Bretagne « qui conserve avec un soin jaloux la tradition qu’il reçut de Gauguin ». En 1927, il est honoré de voir son tableau Le Pot chinois acheté par l’État français.

En 1933, il s’installe à Nueil-sur-Layon et épouse Henriette (Renée) Honta, son modèle favori. Décédé paisiblement le 18 mars 1940, il repose dans le cimetière de ladite  commune du Maine-et-Loire.

En février 1956, un an après le décès de son épouse, a lieu la vente aux enchères de sa succession et l’intérêt se porte surtout sur sa superbe collection. En revanche, ses œuvres sont numérotées, estampillées, placées dans des paniers à linge, et vendues en lots. Mais un galeriste londonien en achète une soixantaine !

UN GRAND PEINTRE ET UN HOMME BON

Roderic O’Conor fut un très grand peintre, trop modeste, un homme de passions aussi. Certes, il est devenu solitaire et misanthrope avec l’âge : en fait, il surprenait par son souhait de ne pas parler de lui-même et par son manque d’intérêt pour la gloire.

Maugham a menti lorsqu’il a écrit « Si vous l’écoutez, vous l’entendrez passer au crible tout peintre de renom ». En 1893, le peintre suisse Cuno Amiet a écrit : « Surtout ce qui me plaît chez lui, c’est qu’il ne dit jamais de mal des gens qu’il connaît ou a côtoyés. De plus il est toujours prêt à soutenir ses camarades et par tous les moyens ; il est donc très estimé de ceux qui le connaissent ».

Le critique d’art Denys Sutton a souligné que « Roderic O’Conor était un homme charmant, qui aurait tout fait pour aider un artiste se débattant dans la misère, notamment en lui offrant un café crème ou un repas et en lui achetant une de ses toiles. » C’est ainsi qu’il a aidé, financièrement et avec beaucoup de tact, Gauguin, Seguin, Filiger et Modigliani, entre autres.

Et surtout, parmi les qualités de cet immense artiste, il en est une inestimable : il a sincèrement aimé et peint avec grand talent notre Bretagne… et Pont-Aven !

Arnaud Bigaignon de Sullé