Du master de recherche au prix « Le droit de tout oser » du musée de Pont-Aven
En 1908, l’Académie Ranson ouvre ses portes sous l’égide des Nabis. S’il s’agit initialement d’une volonté d’aider financièrement leur ami Paul-Élie Ranson dont le père vient de mourir et qui subvenait alors aux besoins de la famille, deux des Nabis que sont Maurice Denis et Paul Sérusier, aux personnalités d’orateur et à l’ambition de formuler leur pensée esthétique, embrassent véritablement cette mission qui leur incombe de former de jeunes artistes à l’art moderne et plus particulièrement, de les sensibiliser à l’esthétique héritée de Gauguin[1]. Tout en reniant totalement leur propre formation académique[2], les Nabis se donnent pour mission de transmettre le feu sacré d’une esthétique nouvelle, révolutionnaire, propre à leur groupe mystique : celle de dévoiler les mystères du monde et d’être capables de les retranscrire sur la toile par la matérialité même de la peinture, autrement dit par les lignes et les couleurs. L’Académie Ranson présente ainsi l’opportunité aux Nabis de réunir à nouveau cette « société d’allure mystique[3] » mais elle leur fournit surtout un espace pour diffuser et normaliser leurs principes esthétiques et ainsi les transmettre à une génération d’artistes qui sera sensible aux préceptes divulgués par leurs maîtres, déjà reconnus à l’époque. L’institution devient dès lors le creuset de la formulation d’une pensée esthétique en germe tout autant que le lieu expérimental d’application de ces principes sur la toile. C’est en ce lieu que Maurice Denis et que Paul Sérusier ne cessent d’esquisser et de formuler leur pensée chromatique et de tenter de guider leurs élèves dans l’acquisition des rudiments de la science des couleurs.
Aussi en 1908, à l’ouverture de leur école qu’est l’Académie Ranson, comment les Nabis réussissent-ils à transmettre la chromatique à leurs élèves alors qu’ils sont animés par une volonté de préserver l’individualité de l’étudiant-artiste ?
Cette question a traversé l’entièreté de mes recherches : savoir s’il préexistait une méthode d’application des couleurs nécessaire à tout artiste ou si l’enseignement conditionnait le style esthétique et la palette chromatique d’un artiste. Une première partie de mon travail s’attache à définir le cadre pédagogique de l’Académie Ranson et à comprendre l’ethos des Nabis, autrement dit le cadre socio-culturel et mental dans lequel étaient plongés leurs élèves. Mon travail avait propension à comparer l’enseignement reçu par les Nabis à l’École des beaux-arts et à l’Académie Julian avec l’enseignement qu’eux-mêmes professaient par la suite. De la sorte, il a été possible de constater que les Nabis reprennent les mêmes principes pédagogiques dans leur professorat : la couleur s’enseigne d’après l’observation et l’expérience dans un siècle où règne le positivisme, la mémoire des couleurs reste un principe nécessaire pour développer l’acuité visuelle chez les étudiants et enfin, les systèmes chromatiques scientifiques sont essentiels pour comprendre les relations des couleurs entre elles. Les dernières conclusions de mes recherches s’attachent à définir le système chromatique propre aux Nabis. Ainsi Paul Sérusier s’inscrit-il dans les pas du chimiste Chevreul, s’appuyant sur des cercles superposés : un cercle définit les relations des teintes entre elles (les gammes perçues entre le jaune et le violet), un cercle définit les relations des tons (les gammes allant du blanc au noir). Les teintes sont distribuées selon le principe de complémentarité. À l’inverse, Maurice Denis fait reposer sa gamme chromatique sur les blancs.
Le prix du mémoire « Le droit de tout oser » du musée de Pont-Aven est venu cristalliser mes recherches par une reconnaissance universitaire et muséographique. Participer à ce prix s’est présenté comme l’opportunité de valoriser à la fois mon travail universitaire mais surtout de mettre en lumière un nouvel aspect des Nabis que l’historiographie aborde peu. Cette récompense scientifique vient saluer des transcriptions d’archives inédites conservées en main privée, des hypothèses de datation de certaines œuvres ainsi que des hypothèses de reconstitution de l’environnement nabi dans lequel baignaient les étudiants de l’Académie Ranson. Il met au jour des sources éparses que j’ai eues à cœur de rassembler pour tenter de reconstituer ce qu’était un cours de peinture dans les ateliers de Paul Sérusier et de Maurice Denis. Être lauréate du prix du mémoire « Le droit de tout oser » transforme un travail universitaire en recherche académique scientifique venant apporter un nouvel éclairage sur la façon de peindre des Nabis.
Claire Le Padellec
[1] Chef de fil de l’École de Pont-Aven, Paul Gauguin initie Paul Sérusier aux formes simplifiées et aux couleurs intenses. De son séjour aux côtés de Gauguin sur les terres de la Bretagne mystique en 1888, Sérusier rapporte Le Talisman (1888, huile sur carton, Paris, musée d’Orsay) qui est le manifeste esthétique des Nabis.
[2] Pierre Bonnard, Ker-Xavier Roussel et Édouard Vuillard entrent à l’École des beaux-arts en 1886 suivi par Maurice Denis en 1888. Parallèlement, ils fréquentent l’Académie Julian où ils rencontrent Paul Sérusier.
[3] DENIS, M. in, SÉRUSIER, P. ABC de la peinture. Suivi d’une étude sur la vie et l’oeuvre de Paul Sérusier par Maurice Denis, Paris, Librairie Floury, 1942, 2nd éd., p. 45. Rappelons ici que les Nabis, signifiant prophètes en hébreux, se réunissaient lors de cérémonies et de réunions où seuls les initiés étaient conviés. Le groupe se sépare à l’orée du XXe siècle mais les liens d’amitié persistent entre chacun d’entre eux.
1 Chef de fil de l’École de Pont-Aven, Paul Gauguin initie Paul Sérusier aux formes simplifiées et aux couleurs intenses. De son séjour aux côtés de Gauguin sur les terres de la Bretagne mystique en 1888, Sérusier rapporte Le Talisman (1888, huile sur carton, Paris, musée d’Orsay) qui est le manifeste esthétique des Nabis.
2 Pierre Bonnard, Ker-Xavier Roussel et Édouard Vuillard entrent à l’École des beaux-arts en 1886 suivi par Maurice Denis en 1888. Parallèlement, ils fréquentent l’Académie Julian où ils rencontrent Paul Sérusier.
3 DENIS, M. in, SÉRUSIER, P. ABC de la peinture. Suivi d’une étude sur la vie et l’oeuvre de Paul Sérusier par Maurice Denis, Paris, Librairie Floury, 1942, 2nd éd., p. 45. Rappelons ici que les Nabis, signifiant prophètes en hébreux, se réunissaient lors de cérémonies et de réunions où seuls les initiés étaient conviés. Le groupe se sépare à l’orée du XXe siècle mais les liens d’amitié persistent entre chacun d’entre eux.
